Avant le 14 juillet, le terroriste avait fait 11 repérages sous l’oeil des caméras. « La vidéosurveillance est un échec par rapport à l’illusion de protection qu’elle entretient », nous explique le sociologue Laurent Mucchielli.

Manœuvres en plein jour, créneaux devant le Negresco et selfies sous les pergolas de la Prom’… Mediapart détaille les 11 allées et venues du 19 tonnes de Mohamed Lahouaiej Bouhlel, sur le front de mer de la ville la plus vidéo-surveillée de France.

Ces repérages, opérés avec une déconcertante facilité avant l’attentat qui a ôté la vie à 86 personnes le 14 juillet dernier, remettent vivement en cause l’utilité de la politique de vidéo-surveillance dont Christian Estrosi s’est longtemps fait le chantre. D’ailleurs, lui ne parle pas de vidéosurveillance mais de vidéoprotection.

« La caméra ne protège rien du tout », explique à « l’Obs » le Niçois Laurent Mucchielli, sociologue au CNRS et auteur de travaux sur la videosurveillance. A Nice, plus qu’ailleurs, les caméras de surveillance font partie intégrante du mobilier urbain. Elles se sont même démultipliées ces dix dernières années, passant de 280 en 2008 à 1.257 actuellement.

« La vidéosurveillance, un échec »

Angles à 360°, filatures automatiques grâce à une fonction d’autotracking… Le Centre de Supervision Urbain (CSU), qui centralise tout ce que filment les caméras, s’est doté de logiciels de pointe. La caméra n°173 a donc logiquement capturé les différents passages de la camionnette de Lahouaiej Bouhlel sur la Promenade des Anglais, les 11, 12, 13 puis 14 juillet. Mais au CSU, « personne ne réagit », note Médiapart.

« Les images de la ville de Nice ont ensuite été très utiles pour l’avancée de l’enquête », contrebalance l’ancien maire de Nice Christian Estrosi sur LePoint.fr, en réaction à l’enquête publiée ce vendredi par Médiapart. « Oui, les caméras aident à résoudre les enquêtes », admet Laurent Mucchielli. Mais, « à Nice comme à Marseille, le système a été détourné pour vidéo-verbaliser les gens », selon lui. « Tous ces agents seraient plus utiles sur le terrain… » En somme, déplore-t-il :

« La vidéosurveillance est un échec par rapport à l’illusion qui est entretenue, c’est-à-dire l’idée qu’elle va protéger les citoyens. »

Sur ce point, les images de Lahouaiej Bouhlel effectuant ses repérages sont accablantes. « En tout et pour tout, il est constaté que son camion a circulé à 11 reprises sur la promenade des Anglais entre le 11 juillet 2016, moment où le véhicule apparaît pour la première fois dans le champ de vision des caméras de la ville de Nice, et le 14 juillet 2016, avant de servir comme arme par destination lors de l’attentat commis ce même jour en soirée », comptabilise un enquêteur de la sous-direction antiterroriste de la police judiciaire (SDAT) dans un PV consulté par Médiapart.

Des repérages malgré les caméras

Manoeuvres en plein jour, demi-tour, stationnement sur le trottoir (piéton) du front de mer à coté des joggueurs… Mohamed Lahouaiej Bouhlel a même eu le temps de photographier sous différents angles la pergola installée en face du Negresco depuis la cabine de son poids-lourd, insiste le pure-player qui dévoile ces clichés (et d’autres, parmi lesquels un selfie ahurissant du terroriste avec Christian Estrosi pris en août 2015)

« La vidéosurveillance n’a jamais rien dissuadé », explique Laurent Mucchielli. Pour lui, ces caméras répondent à une attente émotionnelle plutôt que rationnelle. « Après chaque attentat, on voit fleurir une demande accrue de vidéosurveillance », souligne-t-il. Un mois après la fusillade de « Charlie Hebdo », une cérémonie a été organisée à Nice pour l’installation de la 1.000e caméra de la ville. « A présent, Christian Estrosi espère qu’on oublie ses déclarations de l’époque », dit Laurent Mucchielli.

« Je suis à peu près convaincu que si Paris avait été équipé du même réseau [de vidéosurveillance] que le notre, les frères Kouachi n’auraient pas passé trois carrefours sans être neutralisés et interpellés », avait-il assuré, lors d’un conseil municipal.

Aujourd’hui, les images enregistrées par la caméra n°173 avant et pendant le carnage du 14-Juillet sont au coeur d’une amère polémique politique sur le dispositif de sécurité mis en place ce soir là.

Dans quelques jours, le 4 janvier, Sandra Bertin, la policière municipale en charge du service de vidéosurveillance de Nice comparaîtra devant la 17echambre du tribunal de grande instance de Paris, où elle sera jugée en citation directe. Pour rappel, Bernard Cazeneuve avait porté plainte pour diffamation contre elle, après qu’elle ait affirmé avoir reçu des pressions du ministère de l’Intérieur pour modifier son rapport sur la nuit du 14-Juillet.

Crédits Photo: Une des 1.257 caméras de surveillance de la ville de Nice. (VALERY HACHE / AFP)

Article du 23.12.16 sur le site www.tempsreel.nouvelobs.com par Charlotte Cieslinski

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